












Fruits de Jatropha curcas
Les pays du Sud ont-ils intérêt à produire des agrocarburants ? La controverse autour de cette question est intense. Pour certains, les agrocarburants sont facteur de développement ; pour d'autres, ils concurrencent la production alimentaire. Il y a autant de profession de foi que d'argumentation étayée dans les discours anti ou pro-agrocarburant.
Le cas du Burkina Faso illustre comment cette question peut être instruite à l'échelle d'un pays.
Le Burkina Faso est confronté à une double insécurité : alimentaire et énergétique.
Quelles plantes cultiver ? Dans quels endroits ? Avec quels facteurs de production ? Quelles techniques pour transformer la biomasse en énergie ? Selon quelles formes de production, d'approvisionnement, de transformation et de distribution ? Quelles filières privilégier ? Quel modèle de développement choisir : à grande ou petite échelle ; contractuel ou concurrentiel ; industriel ou décentralisé ? De ces choix découleront des conséquences sur la sécurité alimentaire, les revenus et les emplois, l'industrialisation, la vulnérabilité des ménages, les migrations ...
Plusieurs types d'agrocarburants peuvent être produits au Burkina Faso à partir de technologies existantes localement. Le bioéthanol et le biodiesel présentent des limites que nous ne détaillerons pas ici.
Ce sont les huiles végétales brutes qui offrent le plus d'atouts dans le contexte burkinabé.
Obtenues à partir de plantes oléagineuses et de technologies simples, accessibles de l'échelle villageoise à l'échelle industrielle, elles sont destinées prioritairement aux moteurs diesel statiques (groupes électrogènes, moulins, motopompes ... ).
Les plantes possibles pour produire ces huiles sont nombreuses : jatropha, coton, tournesol, arachide, soja ... Le jatropha, plante pérenne, présente l'avantage de pousser sur des terres peu fertiles, mais l'inconvénient de ne servir qu'à la production d'énergie (impossibilité de valoriser son tourteau, toxique, pour l'alimentation animale).

Presses à huile manuelles pour amener l’énergie en milieu villageois à partir de graines de jatropha


le sorgho sucré, une plante qui combine potentiel alimentaire et pouvoir énergétique


le Sesame, plante traditionnellement utilisée en Afrique pour son huile et sa graine consommable
Les cultures oléagineuses annuelles offrent plus de flexibilité aux agriculteurs qui peuvent facilement changer de plante et choisir d'écouler leur production sur plusieurs marchés : alimentation humaine, alimentation animale, énergie. Mais le développement de ces cultures suppose d'améliorer les connaissances agronomiques pour les adapter aux conditions agroclimatiques et sociales de l'Afrique de l'Ouest. Les essais conduits pour cultiver le tournesol en pluvial sont prometteurs ; ils montrent de bons rendements en huile, et en tourteau pour l'alimentation du bétail.
Deux modèles de filière semblent intéressants pour le Burkina Faso :
Il consiste à alimenter des moteurs villageois statiques de type plateforme multifonctionnelle.
Néanmoins, il suppose de mieux connaître les besoins et les usages des ménages, et il peut pâtir des stratégies des acteurs pour minimiser les risques (solvabilité, barrière à l'innovation et au changement de pratique ... ).
D'autres difficultés sont habituelles à la mise en place de filières nouvelles : émergence d'opérateurs privés et d'actions collectives, construction pérenne de modes de coordination ...
non exclusif du précédent, il consiste à substituer l'huile végétale brute aux hydrocarbures importés utilisés dans les centrales thermiques alimentant le réseau de la société nationale d'électricité et dans celles approvisionnant les grosses localités ou les unités industrielles. Plusieurs configurations sont possibles :
Ce modèle présente de nombreux avantages.

Les biocarburants, facteur de développement des productions oléagineuses au Burkina Faso ?


Si les agrocarburants offrent une possibilité de sortir de l'insécurité énergétique, leur développement ne va-t-il pas nuire à la sécurité alimentaire ?
Les agrocarburants peuvent menacer la sécurité alimentaire par plusieurs mécanismes :
Qu'en est-il de l'effet de ces mécanismes au Burkina Faso ?
La question de la concurrence des débouchés pour l'huile ne se pose pas pour le moment. La seule huile alimentaire fabriquée dans le pays provient du coton. Au plus fort de la production cotonnière, cette huile ne couvrait que la moitié des besoins.
Le pays importe de l'huile de palme à bas prix de Côte d'Ivoire et surtout d'Asie pour satisfaire une demande en expansion du fait de l'accroissement démographique.
La tendance récente à l'instabilité du prix international de la fibre de coton rend l'avenir de cet oléagineux incertain sur le marché des huiles alimentaires.
La promotion de nouvelles cultures oléagineuses (tournesol, soja ... ) pourrait contribuer à satisfaire la demande alimentaire.
Une dynamisation de ces filières pourrait être bénéfique à la fois au marché de l'alimentation et à celui de l'énergie.
Un engagement des sociétés nationales d'électricité et de distribution des hydrocarbures à sécuriser les débouchés en rachetant les huiles végétales à un prix plancher fixé par les autorités nationales serait incitatif pour les producteurs d'oléagineux.
Libre à eux de privilégier le marché de l'alimentaire si les prix sont plus intéressants et de réserver les surplus ou la moindre qualité à celui de l'énergie.







Les agrocarburants peuvent par ailleurs mettre en péril la sécurité alimentaire si les variations des prix internationaux des produits agricoles se transmettent aux prix domestiques.
Les agrocarburants ont joué un rôle dans l'augmentation des prix internationaux en 2007- 2008, même si leur part de responsabilité est encore discutée. Mais l'étude des prix mensuels des céréales locales et importées de 1997 à 2009 montre que le marché des céréales au Burkina Faso est peu intégré au marché international.
Une analyse sur plusieurs décennies permet aussi de relativiser la hausse des prix agricoles. Les émeutiers de la faim de 2007 ne contestaient pas seulement les prix des céréales et de l'huile.
En ce qui concerne la compétition foncière, les terres agricoles annuellement emblavées représentent environ 45 % du potentiel cultivable (Nonyarma et Laude, 2010) laissant des superficies disponibles pour de nouvelles productions.
Le besoin en terres pour produire des agrocarburants dépend de la plante utilisée (rendement agronomique et contenu en huile), du niveau de production ciblé et du modèle développé. Il faut cultiver environ 15 hectares de jatropha pour subvenir aux besoins en énergie d'une commune rurale de 2 500 habitants dotée d'une plateforme multifonctionnelle. Pour remplacer 30 % du gasoil importé afin de produire de l'électricité dans les centrales thermiques de la société nationale, les besoins en terres se situent à moins de 6 % des terres arables du pays (Blin et al., 2008).
Reste à savoir si les terres pressenties sont réellement disponibles, c'est-à-dire si elles ne sont ni cultivées, ni pâturées, ni appropriées. Beaucoup des terres prétendument disponibles sont utilisées par les populations locales pour leur survie : cueillette, transhumance, collecte de bois de chauffe ... De plus, une partie des terres actuellement disponibles pourraient ne pas le demeurer face à la croissance de la population d'un pays qui n'a pas encore opéré sa transition démographique.
L'attention doit être portée au cas par cas au choix des plantes, des techniques et des modes d'exploitation, de façon à limiter la concurrence avec les cultures vivrières sur la terre et aussi sur l'eau, le travail et le capital.
Cependant la sécurité alimentaire n'est pas qu'une question de capacité ou de niveau de production. Les causes d'insécurité sont autant à chercher dans le dysfonctionnement des marchés, dans l'inefficacité des politiques agricoles, voire dans certains déterminants sociaux, que dans les disponibilités physiques et les effets de substitution entre usages ou facteurs de production. L'insécurité alimentaire renvoie à un problème plus global de pauvreté.
A l'opposé, des synergies sont possibles entre énergie et alimentation :
Il convient de chercher à exploiter ces synergies.
Les conditions à respecter sont nombreuses pour que les avantages des agrocarburants l'emportent sur les inconvénients :
Dans le contexte actuel de risque pour la sécurité alimentaire, mais aussi de compétitivité fluctuante des agrocarburants due à la volatilité des prix du pétrole, et de faible solvabilité des populations rurales, l'émergence des filières de proximité suppose de mettre en oeuvre des politiques publiques nationales pour orienter, protéger et inciter les parties prenantes.
Mais d'autres acteurs que l'État interviennent dans la construction de ces filières. Les jeux d'acteurs sont complexes entre le public et le privé, entre le local, le national et le global. Les relations sont parfois conflictuelles. Des alliances se nouent aussi entre les sociétés privées et l'État, entre les sociétés étrangères et les entreprises locales ou le pouvoir traditionnel, entre les collectivités territoriales, les ONG, les fondations et l'aide internationale.
Ces jeux d'acteurs et ces alliances marquent de leur empreinte les choix politiques qui détermineront les conséquences des investissements dans ce secteur.
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(440 Ko )| Marie-Hélène Dabat (Cirad Burkina Faso) Joel Blin (Cirad Burkina Faso) | ||
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